France-Brésil : une histoire d'accords

SacemMag #117

Au fil de l’histoire, le Brésil et la France ont noué des relations intimes. Le « pays tropical, béni des dieux et beau par nature » chanté par Jorge Ben Jor a trouvé en France une terre d’accueil dotée d’un sens aigu du raffinement. En retour, l’influence brésilienne sur la musique française est passée par de notables messagers – de Darius Milhaud à Pierre Barouh, de Claude Nougaro à Philippe Katerine.

« Le Brésil joue un rôle culturel important en France, et inversement. N’oublions pas que le drapeau brésilien porte une devise inspirée d’Auguste Comte : ordre et progrès », explique Jean-Pierre Lang, qui, adolescent, vécut au Brésil et ne cessa ensuite d’y retourner. « Au Brésil, la musique est partout, elle n’est jamais un bruit de fond. Ce pays a compris profondément le rôle crucial d’une chanson : en étant chantée par tout le monde, avec émotion, joie, elle crée la communauté » Un art immédiat et populaire que la France cultive elle aussi – ce qui explique peut-être l’actuel succès de la Française Zaz au Brésil, où elle vient d’enregistrer « La belle de jour (mon bel amoureux) » en duo avec son créateur, le Pernamboucain Alceu Valença, meneur de foule impénitent.

©Gustavo Nacht

Entre les deux rives de l’Atlantique, le charme opère dès le début du XXe siècle. En 1921, le saxophoniste Pixinguinha, compositeur de « Carinhoso », le plus célèbre des choros cariocas, fait danser le Paris des Années folles. Le compositeur Darius Milhaud puise, quant à lui, dans l’éclectisme du Brésil - où il est secrétaire de Paul Claudel, ambassadeur à Rio – pour composer en 1920 « Le boeuf sur le toit », pièce imprégnée de musiques brésiliennes. Parallèlement, Paris, la Ville Lumière, attire dès 1923 Heitor Villa-Lobos : il y dévoile à Paris ses choros les plus connus. « Art sauvage », « poésie barbare », dit-on alors, avec fascination.

Aux yeux des Brésiliens, la France est le pays du raffinement et du chic. Les Français, eux, n'ont d'yeux que pour le carnaval, la fête, la sensualité, et leur lot de clichés : plumes, filles déshabillées, voyoucratie, comme l’illustre le « Le Brésilien » d’Offenbach (La vie parisienne, 1866) : « Je suis Brésilien, j’ai de l’or. » Pas si simple : « Le Brésil n’est pas un pays pour débutants », professe le compositeur Antônio Carlos Jobim.

59, ANNÉE EXOTIQUE

À la fin des années 1950, le Brésil veut affirmer sa modernité. L’expansion économique, l’ingéniosité de l’architecture d’Oscar Niemeyer se traduisent en musique, avec une jeune génération avide de liberté morale et stylistique. La France va participer à l’efficacité de ce soft power. En 1959, surgit l’Orfeu Negro de Marcel Camus, Palme d’or à Cannes, oscarisé à Hollywood l’année suivante.

Le film, un drame de carnaval, est français, sa musique parfaitement brésilienne. Le scénario est inspiré d’une pièce de théâtre, Orfeu da Conceição, tragédie afro-brésilienne imaginée à Rio par deux poètes de la nuit, Vinícius de Moraes et Antônio Carlos Jobim. Dès 1959, François Llenas écrit une version française de « Manha de Carnaval », le thème central d’Orfeu Negro (Antônio Maria/Luiz Bonfá). Cette « Chanson d'Orphée » s’affine dans la voix de Dalida. Exit l’exotisme festif de « Si tu vas à Rio » de Dario Moreno, vive la saudade – la mélancolie, la jouissance du manque – et la bossa-nova.

Henri Salvador, né dans le territoire voisin, la Guyane, aurait-il inventé la bossa ? Jobim ne démentait pas, car il était farceur. Guitariste de jazz, Salvador était allé au Brésil une première fois en 1942, avec Ray Ventura et ses Collégiens. Il y ressurgit par inadvertance en 1959 dans une salle obscure. Le compositeur Roberto Menescal raconte une aventure de jeunesse : il a 22 ans, sa petite amie Nara Leão, future muse de la bossa, 17 ans. Ils vont au cinéma à Copacabana où est projeté un navet, Europa di notte, d’Alessandro Blasetti. Henri Salvador y interprète « Dans mon île » (Maurice Pon/Henri Salvador, 1958).

« Nous sommes retournés chaque jour au cinéma jusqu’à l’apprendre par coeur », confie Menescal. « Dans mon île » devient dès lors un incontournable des relations franco-brésiliennes. Le turbulent tropicaliste Caetano Veloso porte la chanson au pinacle, l’enregistre en 1981, et ne cesse depuis de la chanter sur scène.

LA GRANDE TRAVERSÉE

©Gabriel Santos

« La vie, c’est l’art des rencontres », aimait dire Pierre Barouh. En escale à Lisbonne en 1959, il y découvre Chega de Saudade, le tout nouveau 33-tours de João Gilberto. Sidéré par l’originalité du propos, Barouh rentre à Paris et le fait écouter à tous ceux qu’il croise. Puis il embarque sur un cargo pour le Brésil : il veut y rencontrer le trio à l'origine du morceau, le guitariste interprète João Gilberto, le compositeur érudit Tom Jobim et le poète diplomate Vinícius de Moraes, précédemment en poste à Paris. Avec la bénédiction de son nouvel ami Vinícius, il enregistre « Samba Saravah », adaptation de « Samba da Bençao ». Claude Lelouch l’intègre à Un homme et une femme (1966) et lui passe commande du thème central du film. Naît alors l’oeuvre signée avec le compositeur Francis Lai, interprétée avec Nicole Croisille : « Comme nos chabadabada, chabadabada… »

Dans le même temps, la bossa-nova devient une affaire américaine. Épatés par sa richesse rythmique et mélodique, les meilleurs jazzmen s’en emparent, après le concert réunissant les nouvelles stars brésiliennes au Carnegie Hall en 1962. « Garota de Ipanema », composée en 1962 par Vinícius de Moraes et Tom Jobim, est bientôt transposée en anglais par le grand parolier américain Norman Gimbel. Le thème est mondialisé en 1964 par le saxophoniste américain Stan Getz et la chanteuse brésilienne Astrud Gilberto. Frank Sinatra l’anoblit. L’impact sera durable. C‘est l’empire du cool, du détaché, du corps libre et de la séduction. Le modèle épouse l’univers de la pop à la française. Un disque en témoigne : La question, album de Françoise Hardy conçu en 1971 avec Tuca, guitariste brésilienne exilée à Paris après le coup d’État militaire de 1964.

À la mort d’Astrud Gilberto en 2023, des artistes de la pop française, tels Philippe Katerine, Voyou ou Étienne Daho, tous influencés par la bossanova, ne manquent pas d’exprimer leur admiration pour une chanteuse à la voix fragile, gracile, libre et inspirante. Cette approche esthétique perdure, jusqu’au dernier album de Feu ! Chatterton qui inclut « Le labyrinthe », une « petite bossa-nova », s’amuse le chanteur Arthur Teboul. Nostalgique et aérienne, comme l’exige la philosophie du genre. Autre voyageur – et grand lecteur du romancier bahianais Jorge Amado -, Georges Moustaki est tombé lui aussi dans le chaudron mystique et décontracté de Vinícius de Moraes, qu’il traduit avec exactitude (notamment « Água de Beber »/« Les eaux de mars », 1973). Ultra-populaire au Brésil pour sa nonchalance élégante et sa chanson « Le métèque », l’homme en blanc devient citoyen d’honneur de la ville de Salvador de Bahia. Fidèle jusqu’au bout, il enregistre en 2005 son avant-dernier album, Vagabond, à Rio en compagnie de Francis Hime, autre figure emblématique de la bossa-nova.

HISTOIRES CROISÉES

Plage, nature et volupté : Brigitte Bardot se prend d’amour pour Búzios, le Saint-Tropez brésilien. Elle y mange des poissons grillés et y joue de la guitare. À son retour, l’actrice enregistre en portugais sa bossa préférée (et celle de Jackie Kennedy), « Maria Ninguém » de Carlos Lyra (dans B.B., 1964). La Madrague respire bientôt les tubes de Jorge Ben, « Filho Maravilha », « País Tropical »… À Rio, le carnaval vibre d’une marche imparable, « Brigitte Bardot beijou, BB, BB… »

Avec le durcissement du régime militaire en 1968, les artistes et intellectuels brésiliens s’exilent : Chico Buarque est en Italie, les Tropicalistes Gilberto Gil et Caetano Veloso s'installent à Londres. En concert à la Mutualité, ce dernier affirme que ce mouvement rebelle et psychédélique doit davantage à Sartre et Lévi-Strauss qu’aux Beatles.

Paris devient la plaque tournante des opposants, tandis qu’au Brésil, on découvre Serge Gainsbourg et Jane Birkin. Adhérant à l’idée d’une France terre d’asile, le guitariste Baden Powell, créateur des afro-sambas, offre « Berimbau » à Claude Nougaro – ce sera « Bidonville », qui paraît en 1966, swinguant, cinglant. Les années 1970 s’attachent pourtant à transposer la version la plus populaire de la Musique Populaire Brésilienne (MPB) : « Tu veux ou tu veux pas » (« Nem Vem Que Não Tem », de Carlos Imperial, adaptation de Pierre Cour chantée par BB et Marcel Zanini) ; « Fais comme l'oiseau » (« Você Abusou», d'Antônio Carlos et Jocáfi) adaptée par Michel Fugain ; « Qui c'est celui-là » (« Partido Alto », de Chico Buarque), adaptée par Pierre Vassiliu, un artiste sincèrement épris du pays de braise, de son humour, son sens de la dérision et sa capacité à transgresser à l'instar du duo de travestis Les Étoiles qui anime les nuits parisiennes.

AUTRES BRÉSILS

Comment définir le Brésil ? Par sa diversité, selon sa ministre de la Culture, la chanteuse afrobrésilienne Margareth Menezes, originaire de Salvador de Bahia où très tôt, Nougaro met un pied avec « Brésilien » (« Viramundo », de Gilberto Gil, 1967, adaptée en 1975), « Brésilien, frère d'armes, sur le parcours du coeur battant »... 1960, années bossa, 1980, années forró. Le Nordeste brésilien fait irruption dans le paysage français avec Bernard Lavilliers. Le Stéphanois fait ses classes internationales au Discophage, une boîte de la rue des Écoles, appréciée de la diaspora sudaméricaine. Aventurier, il découvre un autre Brésil dès 1965, loin du tourisme et du Pain de Sucre. Au fin fond du Nordeste, il écoute Luiz Gonzaga, l’accordéon des fêtes de la Saint-Jean et des rythmiques dont, dans les années 1990, les groupes occitans (Fabulous Trobadors, Bomb 2 Bal, Massilia Sound System) soulignent l’étroite et très ancienne parenté avec le Sud français.

Depuis « Sertaô » (O Gringo, 1980), l’oeuvre de Bernard Lavilliers est émaillée de musique brésilienne, forró, baião, xote, mais aussi samba des favelas. Dans « Toi et moi » (Sous un soleil énorme, 2021), Lavilliers s'inspire d'un succès de Seu Jorge (« Tive Razão »), une autre histoire française. Sambiste né dans la banlieue pauvre de Rio, Seu Jorge se révèle en 2002 dans le film La cité de Dieu. Le hasard et la nécessité le mènent à Paris, où il est hébergé par l’équipe du club Favela Chic. En 2005 paraît Cru, produit par le français Jérôme Pigeon, un succès international. Pour les 20 ans de l’album, Seu Jorge, en pleurs, rejoue Cru au théâtre de la Concorde dans le cadre de la Saison croisée Brésil-France 2025.

Pour Métamorphose, le disque de reprises symphoniques paru en 2024, Lavilliers reprend « Toi et moi » avec Flavia Coelho, Brésilienne de France et membre de cette communauté active, créative, émigrée ou binationale, qui fournit aux artistes brésiliens en tournée un support inconditionnel, sans exclusion de style – de la bossa du jeune et très pop Tim Bernardes au baile funk d’Anitta –, faisant de Paris un passage obligé vers le succès.

Un virage 100 % digital

Au Brésil, acheter un CD est désormais un sport de combat ! Les ventes physiques représentent seulement 0,6 % du marché de la musique, quand le streaming représente 88 % du marché. La musique brésilienne occupe 76 % du Top 1 000. Les ventes sont dominées à 70 % par la musique sertaneja, cette musique « rurale », portée, comme le gospel, par les secteurs les plus traditionnels de la société brésilienne. Le pagode - populaire urbain - et le baile funk tempéré au hip-hop complètent le panorama.

L'Europe à bras ouverts

En avril 1964, les militaires prennent le pouvoir au Brésil. Ils y restent jusqu’en 1985. De nombreux musiciens et intellectuels quittent le pays après le coup d’État ; certains s’installent aux États-Unis, d’autres en Europe. En 1968, Caetano Veloso et Gilberto Gil rejoignent Londres, Chico Buarque l’Italie. Paris accueille de nombreux artistes que la dictature censure, devenant un épicentre de la création sud-américaine - ce qui produit un riche corpus d’oeuvres à double sens. Espace démocratique garanti, la France a longtemps été le symbole du chic et de la culture, suscitant de nombreux échanges universitaires dès la fin du XIXe siècle. Les artistes s’en souviennent, tissant des liens solides avec la Sacem, à l’instar de Gilberto Gil, Chico Buarque ou le jazzman Hermeto Pascoal, disparu récemment.

Publié le 20 novembre 2025