Décryptage : Des chorales pop à TikTok en passant par le chant en entreprise, les initiatives proposant aux Français de faire vibrer leurs cordes vocales se multiplient. Dans un monde de plus en plus individualiste, le « chanter ensemble » est-il la voix à suivre pour lutter contre l’isolement et la peur du « premier degré » ? Enquête sur cette France libérée-délivrée qui veut chanter ensemble sans forcément chanter juste.

« Solstice… solstice… » La scène se passe à Paris en 2015 à l’occasion de la Fête de la musique. Pris dans les phares des journalistes, François Hollande est invité par Camille à chanter un simple mot a cappella, avec elle et une bande de choristes : « Solstice… solstice… » Mutique, mal à l’aise, l’ancien président de la République mime les paroles, se raidit et semble pressé d’en finir avec ce solstice qui rime surtout avec supplice. La séquence fait immédiatement réagir sur les réseaux ; elle illustre parfaitement ce cliché selon lequel oser chanter en choeur serait plus difficile que, au hasard, gouverner la France. Dix ans plus tard, la tendance semble s’être inversée.
DES CANTIQUES À TIKTOK
Il est loin le temps du film Les choristes (2004) et, avec lui, l’idée des chorales forcément associées aux années 1950 et aux Petits Chanteurs à la Croix de Bois. Les raisons de ce changement d’air du temps ? D’abord, une succession d’émissions de télécrochet, depuis une vingtaine d’années : Pop Idol, Nouvelle Star, The Voice, la Star Ac’, N’oubliez pas les paroles ou même la série Glee.
La pratique du chant a lentement ruisselé dans tous les pores de la pop culture, jusqu’à devenir l’un des fers de lance des tendances TikTok. Sur l’appli, l’effet « choré » permet aux jeunes générations d’oser se lancer, d’abord seuls devant leurs smartphones, puis à plusieurs derrière le même écran. Les hashtags #singingchallenge et #choir (« choeur » en VF) totalisent plusieurs milliards de vues. La vague K-pop, qui renoue avec l’esprit de groupe (voir le succès mondial du film Demon Hunters et de ses déclinaisons karaoké cette année), a fait le reste.
3,5 MILLIONS DE CHORISTES
« La peur de chanter faux quand on est seul disparaît dans le cadre d’une chorale », explique Ludivine Maury, cheffe de choeur de Chorale sauvage et clandestine de Paris. Cette chorale associative, créée en 2015 (tiens, tiens) et constituée de membres bénévoles, ambitionne de chanter partout où c’est a priori impossible : à Disneyland - 300 choristes - pour les 100 ans de Disney, en Chine ou même… dans une piscine. « L’image des chorales poussiéreuses dans des églises glaciales n’est plus d’actualité. Les demandes explosent partout. » "
Selon un sondage IFOP de 2020, 3,5 millions de Français pratiquent régulièrement le chant choral. Soit 5 % de la population qui se met à l’unisson au moins une fois par mois, l’équivalent de 44 Stade de France remplis de fans des harmonies vocales ! Une statistique qui laisse sans voix. Les chorales choisissent désormais leurs chansons parmi les tubes du top streaming, ou redonnent des couleurs aux chants polyphoniques régionaux qui symbolisent à eux seuls le retour aux racines, en pleine expansion dans plusieurs régions. Il arrive même que tout se mélange, comme ce soir de 2025 où Marine, de la Star Academy, fait chanter « Les corons » de Pierre Bachelet aux 38 000 spectateurs du stade Bollaert-Delelis de Lens.
LA CHORALE, C’EST BON POUR LE MORAL
Chanter ensemble permet d’être plus acteur que spectateur, premier bénéfice. Mais l’effet chorale présente de nombreux autres bienfaits : meilleur souffle, regain d’énergie, libération de sérotonine, d’endorphines et de dopamine (les molécules du plaisir), chute de la production de cortisol (l’hormone du stress). « Dès que le corps émet un son, cela provoque une sorte de massage, explique Shiran, chanteuse, professeure de chant et instigatrice de la chorale. Une seule note chantée tous ensemble peut générer une vibration dans toute la pièce. Plus on est nombreux, plus l’effet est puissant. C’est comme une forme de transe : le corps se met en marche, on ne réfléchit plus. »
Partout en France, les chorales se multiplient. Notamment les circle songs, un principe démocratisé par Bobby McFerrin (« Don’t Worry, Be Happy », c’était lui) : à partir d’une boucle vocale, les chanteurs improvisent progressivement autour du « meneur », pour un résultat proche du mantra. « En Occident, on a longtemps cru que le chant était réservé aux personnes qui savaient déjà chanter », explique Gosia Kasprzycka. Cette professeure de chant d’origine polonaise a découvert le chant polyphonique dans les campagnes de son pays natal, une pratique qui insufflait force et courage à tous pour les récoltes. « Quand on chante ensemble, on contribue à un résultat collectif sans se mettre en danger, ajoute celle qui a exploré le chant en groupe aux quatre coins de la planète. L’une des tendances du moment, c’est aussi le chant militant. »
LES VOIX FIÈRES
Coup de fil à Podium Paris, association lancée en 2005 dans le but de militer par le chant choral, en créant le premier choeur masculin gay de variétés. Sauf qu’il n’est pas simplement question de reprendre Queen, Adele, Céline Dion ou La reine des neiges, mais surtout de défendre les droits et la visibilité de la communauté LGBTQI+. Et ça marche : avec 70 choristes, Podium fait le plein. « Il y a très peu de départs, dit Fabien Drouet, président depuis 2022, quand les gens arrivent à rentrer chez nous, ils restent ! » Un succès côté adhérents, mais aussi côté spectateurs : ils ont doublé en 5 ans pour les représentations de ses comédies musicales. Et Fabien de rajouter : « Nos chorales sont des endroits safe, la tolérance est une règle non négociable dans nos espaces. »
MÉTRO, BOULOT, DO DO
Si le concept de chorale s’est diablement modernisé, il en va de même pour le karaoké, dépoussiéré de toutes parts depuis 2003 et la mythique scène du film Lost in Translation de Sofia Coppola, avec Scarlett Johansson et Bill Murray se laissant aller sans peur de la fausse note. Arnaud Studer, fondateur de BAM, qui propose depuis 2013 des karaokés privatifs avec déco haut de gamme et cocktails premium, confirme la lame de fond : « Nos clients ont entre 23 et 40 ans, avec une tendance au rajeunissement. C’est davantage un chant défouloir que dans les chorales, mais le principe est le même : chanter ensemble, c’est cathartique ; ça permet de se retrouver dans un monde sans notifications ni smartphones ! » Autre conséquence du regain d’intérêt pour le chant collectif : les chorales entre collègues. Pour Olivia Romano, qui organise des chorales pop corporate depuis 10 ans avec Oui Sing, le phénomène est tout sauf une mode éphémère.
À la pause déjeuner, ils et elles sont de plus en plus nombreux à se rejoindre autour d’un tube de Lady Gaga, Rihanna ou Stromae. « L’impact du chant sur l’amélioration des prises de parole en public est indéniable, témoigne Olivia. Mais une chorale, c’est aussi un endroit où se livre de l’intime. Il faut apprendre à se faire confiance pour oser chanter devant son patron. » Même son de cloche chez Éric Benoist, président de l’association Acem, elle aussi spécialisée dans les cours de musique et chorales au bureau : « Nous dispensons chaque année environ 5 000 heures de chorale dans 5 très grandes sociétés, chacune ayant sa propre chorale. Et nous venons même de lancer une chorale dans un grand cabinet d’avocats à La Défense : ils étaient 40 dès la première séance ! »
Entre amis ou entre collègues, le chant collectif a donc changé de refrain. Il permet de construire un doux gilet pare-balles pour se protéger des agressions du monde extérieur. Et comme par magie, la peur très française d’être jugé s’évanouit désormais comme un… solstice d’été.
Publié le 21 novembre 2025