Essentielles au renouvellement et au dynamisme de la scène musicale, les petites salles de concert, partout en France, continuent vaillamment d'accomplir leur mission, dans l'ombre de la révolution actuelle du live.

© Frankie Cordoba
La dernière étude du Centre national de la musique (CNM) est claire : « Le live a enregistré de nouveaux records en 2024 », avec 1,6 milliard d'euros de recettes sur le territoire français en 2024 (+ 13 %) et 37,9 millions d'entrées (+ 2 %) recensées.
Pourtant, si elle ne s'est jamais aussi bien portée du point de vue économique, l'industrie du live traverse une période de puissantes transformations : multiplication des mégashows, explosion des cachets artistiques et des charges, défis liés au changement climatique, difficultés économiques de nombreux festivals, questionnements autour de la tarification dynamique des billets…
Largement médiatisées, les mutations du secteur ont néanmoins tendance à faire oublier qu’une constellation d'établissements de toutes tailles fait vivre la musique dans toutes les régions de France, même les plus écartées de la route des grosses tournées : clubs, cafés-concerts, bars… Les seuls chiffres disponibles, ceux du CNM, révèlent que 58 % des représentations payantes ont eu lieu l'année dernière dans des salles de 200 places ou moins, ce qui représente 11 % de la fréquentation des concerts tous genres confondus (1) mais seulement 5 % des recettes de billetterie. Autrement dit : en 2024 les salles de moins de 200 personnes ont organisé 40 600 spectacles, accueilli près de 4,2 millions de personnes pour un chiffre d'affaires de 80 millions d'euros. Une bagatelle à l'aune de l'industrie du live ? Au contraire. Ces salles ont une importance vitale pour l'écosystème musical puisqu'elles permettent aux artistes débutants de fourbir leurs armes et, aux artistes confirmés, de toucher un public dans des territoires souvent ignorés par les tournées classiques.
EXTRAMUROS
Point important : l'écrasante majorité de ces salles ne font pas partie du circuit des Scènes de musiques actuelles (Smac), un label attribué à seulement 95 établissements en France (2). Il n'empêche : le dynamisme de ces autres « petites salles » a de quoi enthousiasmer. Sans elles, des secteurs entiers du territoire français seraient désertés par la musique live. C'est en province que le rôle de ces salles s'avère plus crucial que jamais. En province ? Jérôme Bonneau, cogérant du Café du Boulevard à Melle, dans les Deux-Sèvres, s'insurge contre l'usage de ce terme : « Parler de la province nous définit par rapport à la capitale, c'est du parisianisme ! Je préfère parler de territoires ou de terroirs. » Ouvert depuis plus d'un siècle, le Café du Boulevard illustre parfaitement la polyvalence et la diversité de ce réseau informel. Fonctionnant comme un café-restaurant classique dans la journée, l’établissement organise chaque année plus de 80 événements en soirée, dont une quarantaine de concerts dans sa salle de 84 places.
L'offre culturelle de ce lieu a fait sa réputation et témoigne de l'éclectisme qui règne dans de nombreux établissements du même genre : chanson française, jazz, blues, garage rock et rap militant - pour ne citer que certaines des esthétiques proposées - cohabitent avec des soirées dédiées à la culture perse et avec des expositions. « Nous sommes en relation avec de nombreuses associations de la région comme Les Arts en Boule ou Le Plancher des Valses pour construire notre programmation », explique Jérôme Bonneau, un des trois animateurs de ce lieu qui brasse aussi sa propre bière. « Nous accueillons parfois des artistes internationaux entre deux dates en Europe, comme le grand bluesman CeDell Davis ! » ajoute-t-il.
RÉSISTANTS DU LIVE
Les villes moyennes comme Caen, dans le Calvados, hébergent aussi leur lot de petites salles. Très apprécié des musiciens, le Portobello Rock Club (170 places) a ouvert ses portes en 2015. À l'origine musicien, Guillaume Pizy, un des deux cogérants, raconte : « En ouvrant cette salle, nous voulions offrir une scène aux groupes émergents et locaux. Nous voulions qu'elle soit positionnée entre les Smac et les bars/cafés-concerts et qu'elle réponde au manque d'offre qu'il y avait à Caen. » Avec une programmation tournée vers le rock, ils organisent une trentaine de concerts chaque année et s'autorisent des incursions vers le jazz ou parfois le rap. Les billets sont vendus entre 8 et 15 euros. La salle a beau être submergée de demandes par les artistes, elle doit faire face aux dures réalités économiques. « Pour équilibrer nos comptes, nous organisons des soirées club après les concerts. Comme le club rock ne marche pas, elles ont une couleur électro », poursuit Pizy. Souvent déterminantes, les recettes du bar s'avèrent néanmoins aléatoires, la fréquentation pouvant varier du simple au double en fonction des esthétiques. Le contexte s'avère donc difficile pour les petites salles qui ne sont pas épargnées, entre autres coûts, par l'augmentation des cachets des artistes. Jérôme Bonneau du Café du Boulevard : « Nous faisons appel au Groupement d'intérêt public des cafés-concerts. Cette structure nous aide à payer les cachets mais les fonds sont désormais épuisés dès le mois de juillet ! Les associations avec qui nous travaillons cherchent des subventions auprès des collectivités locales mais cela devient de plus en plus difficile. » Dans ces temps de vaches maigres, l'avenir de nombreuses petites salles pourrait être menacé. Leur disparition serait un drame. « Ces salles sont essentielles, souligne Vincent Bride, fondateur de Mass Prod, un tourneur spécialisé dans le punk et le ska qui a organisé près de 400 concerts en 30 ans. Il y a très peu de places dans les Smac et elles ont tendance à ignorer certaines esthétiques. Sans ces petites salles, partout en France, des centaines de groupes seraient condamnés à végéter dans leur garage. »
DANS LA GRANGE
Autre modèle, mais passion similaire pour l'équipe de l'association Rockun, qui gère La Grange de Nouan, à Saint-Laurent-Nouan, dans le Loir-etCher. Fabienne Bouzy, une de ses responsables, se souvient : « Mon mari avait envie de créer une association pour promouvoir et partager sa passion, la musique. Nous avons transformé une grange en salle de concerts en 2008. Depuis, nous avons organisé une centaine de concerts d'artistes comme Fred Chapellier ou Elliott Murphy. » L'exiguïté du lieu (70 m²) garantit des shows intimes, le public pouvant échanger avec les musiciens après le spectacle. La salle étant actuellement en travaux, l'association Rockun en profite pour organiser des événements plus importants en termes de jauge en réservant la Halle et ses 900 places, dans la ville voisine de Mer, pour un concert de TNT, un tribute band d'AC/DC. « Plus d'un mois avant la date, nous avons déjà vendu 400 places ! » s'enthousiasme Fabienne Bouzy.
ROCK SOCIAL
Bien que moins présent aujourd’hui dans les grands médias, le rock continue, plus de 70 ans après ses débuts, de fédérer de nombreux adeptes. Depuis 2014, le groupe Red Daff a ainsi ouvert Le Quai'Son, une salle de 280 personnes à Talcy, toujours dans le Loir-et-Cher. Exclusivement réservée aux rythmes binaires, elle reçoit des artistes français et internationaux comme Manu Lanvin ou Dr. Feelgood. Fabrice Brunet, un de ses fondateurs, raconte : « Notre public vient désormais de toute la région, de Bourges à Châteauroux en passant par Orléans et Vendôme, voire au-delà. Nos spectateurs ont généralement la quarantaine, mais nous commençons à attirer de plus en plus de jeunes grâce aux réseaux sociaux, des guitaristes en particulier. » Chaque année, l'équipe du Quai'Son organise aussi le Broc’n’roll, une grande brocante consacrée à la musique, et revendique d’excellentes relations avec sa municipalité. « D'une certaine manière, nous faisons du rock social puisque nous avons à cœur que les billets soient toujours à un tarif abordable, pas plus de 15 euros, même pour les grosses prestations », précise le guitariste et chanteur de Red Daff. Souhaitons longue vie à ces salles éclectiques et souvent fragiles car, comme le résume Vincent Bride : « Elles sont la colonne vertébrale de la scène musicale de notre pays.»
Publié le 21 novembre 2025