Les studios de légende : Studio Le Voyageur - sur la route du son

SacemMag #117

Dans la famille des studios d’enregistrement, Le Voyageur est sans doute le plus insaisissable. Mobile, décliné en plusieurs exemplaires numérotés sans logique apparente, passé entre de nombreuses mains, il intrigue autant qu’il fascine. Une curiosité méconnue à laquelle sont pourtant associés les plus grands noms de la musique française et internationale.

Pour comprendre cette histoire, il faut se souvenir d’un studio dont la notoriété est considérable : celui du château d’Hérouville dont la légende a été écrite par des visiteurs comme Elton John, David Bowie, les Bee Gees ou Jacques Higelin. Successeur du fondateur Michel Magne depuis 1974, Laurent Thibault (bassiste et cofondateur de Magma) y gère une activité déclinante quand une idée lui vient : créer, en parallèle, le premier studio mobile français, pour capter les concerts.

Aménagé en 1980 dans un petit camion Mercedes, doté d’une console MCI 24 pistes, Le Voyageur trouve rapidement sa clientèle : il prend la route pour enregistrer Charlélie Couture, Thiéfaine ou Pierre Vassiliu sur scène. Cela ne suffit hélas pas pour sauver Hérouville, dont l’activité périclite. C'est là que l'ingénieur du son Yves Jaget, qui travaille avec Nina Hagen, découvre Le Voyageur qui dépérit dans les herbes folles. Avec son confrère Patrice Cramer, il rachète l’engin en 1983. Destination Pantin où siège leur société.

 

« J’ai tout appris dans ce camion avec Yves Jaget », se remémore aujourd’hui René Weis, l’un des grands ingénieurs du son français, arrivé comme stagiaire en 1986 : « J’apprenais à régler les magnétophones à chaque concert. Olympia, Casino de Paris, Zénith, Bercy, Pleyel, Cigale, Élysée Montmartre… »
Le carnet de route s’étoffe avec des artistes comme Véronique Sanson, Catherine Lara ou encore Indochine. Mais l’équipement touche vite ses limites et Yves Jaget voit plus grand, plus beau, plus technologique : en 1989, il inaugure Le Voyageur 2, un camion de 19 tonnes modulable comme un jouet Transformers, qui embarque un matériel dernier cri et l’iconique console Neve VR72. « Au début, on nous prenait pour des fous », se souvient René Weis, évoquant l’une de ses premières sorties, à l’Olympia, où se produisaient notamment Ray Charles et Ella Fitzgerald.

Alors qu’un Voyageur 3, plus modeste, est également aménagé (avec une console Neve 8108) dans l’ancien studio mobile de la Société française de production, c’est bien le 2 qui sillonne l’Europe, souvent avec Yves Jaget et René Weis à son bord : en 1994, Le Voyageur 2 suit Pink Floyd sur 25 dates de leur tournée. Il rejoint ensuite Frank Zappa en Allemagne et en Autriche, puis Mylène Farmer à Bruxelles et Diana Krall à l’Olympia. En 2002, il s’invite aux côtés de Phil Collins, en Suisse, pour l’album Testify - le producteur Rob Cavallo refusant les studios locaux et Allen Sides, l’ingénieur du son, exigeant une console Neve. En 2004, il rejoint les Gipsy Kings dans un mas des Cévennes pour Roots, puis se rend chez Francis Cabrel, à Astaffort, pour enregistrer une partie de Les Beaux Dégâts. En 2011, il retrouve Roger Waters, cette fois à Athènes, avec à la console James Guthrie, l’ingénieur du son historique de Pink Floyd.

Après ces années de gloire, le premier Voyageur et ses deux successeurs ont connu des fortunes diverses, passant de main en main, aboutissant parfois dans des voies de garage en raison d’un marché de moins en moins porteur. « Il n’y en a pas eu 50 et c’est pour ça qu’ils sont mythiques », témoigne Hervé Le Guil, propriétaire de La Fabrique, studio de renom à Saint-Rémy-de-Provence. Pendant 18 mois, en pleine crise sanitaire, il fut le propriétaire du Voyageur 2 qu’il qualifie de « prouesse technologique où tout est pensé pour le live ainsi que pour le mixage dans la cabine ». Il raconte : « Alors que Christophe Maé enregistrait à La Fabrique, il a voulu organiser un petit concert sous un platane de la cour, et il a voulu en avoir une captation. »
Le Voyageur 2 a été câblé et le résultat s’entend sur l’album Ma vie d’artiste Unplugged. Même si les technologies numériques permettent désormais de capter des concerts à la sortie de leurs consoles de sono, et même si les studios mobiles coûtent cher en carburant et en entretien, leur originalité fait que la demande perdure. Depuis 1999, la référence en la matière a pour nom Voyageur 1. Conçu par Yves Jaget et réalisé par Jérôme Blondel avec une acoustique de Christian Malcurt, ce semi-remorque nouvellement créé est « le plus grand studio mobile du monde » selon Pierre Buisson qui gère le mastodonte avec Alexandre Capponi au sein de Dushow, société spécialisée dans la production audiovisuelle. Rénové une première fois en 2008 à la suite d’un incendie, il a été remis à neuf début 2025, doté d’une console Lawo et d’un système d’écoute ATC Atmos. Le Voyageur 1 a accompagné Johnny Hallyday au pied de la tour Eiffel comme au Parc des Princes, Les Insus au Stade de France, Soprano au stade Vélodrome, Take That à l’O2 Arena de Londres, Coldplay à l’Etihad Stadium de Manchester… ainsi que la tournée européenne de U2 en 2015. La liste de ses exploits est interminable. Surtout destiné à la diffusion en direct, la télévision accapare aussi son activité, des Victoires de la musique aux Enfoirés en passant par l’émission Taratata.

 

On l’aura compris, le Voyageur « c’est l’aventure de plusieurs studios » qui n’en font pas tout à fait un, comme le résume Pierre Buisson, en se souvenant de la manière dont les trois Voyageur se sont relayés pour capter chaque édition du Montreux Jazz Festival de 1994 à 2018. C’est une histoire débutée en 1980 dans un petit Mercedes à Hérouville, et dont la fin n’est pas écrite.

 

 

 

Publié le 21 novembre 2025