Solann : des mots comme sortilèges

SacemMag #117

Lauréate du Grand Prix Sacem de la révélation 2025, Solann mêle onirisme et sincérité brute, s’inspirant des contes et mythes de son enfance pour transformer les blessures en poésie. L’autrice-compositrice-interprète s’inscrit dans cette nouvelle génération d’artistes françaises, qui quand elles chantent, revendiquent.

©Clémentine Ecobichon

Vous êtes au début de votre parcours, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire, composer et chanter ?

SOLANN Je l’ai toujours fait. Petite, j’écrivais des histoires. J’ai ensuite fait du théâtre et écrit des pièces. J’ai toujours eu envie de raconter des histoires, ça me permet d’évacuer des choses. J’aime beaucoup me plaindre, ça se retrouve dans mes chansons (sourire) ! Quant au chant, il y en a toujours eu beaucoup autour de moi. Ma mère chantait à la maison, moi je chante depuis toujours.

Quelles influences ont nourri votre univers musical ?

S J'ai d’abord été nourrie par ce qu’écoutaient mes parents et grands-parents. Du côté de ma mère, les grands standards du jazz : Nina Simone, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, etc. Ma grand-mère maternelle m’a bercée de musique classique. Ma grand-mère paternelle, elle, m’a fait découvrir Anne Sylvestre et je lui en serai reconnaissante à jamais : c’est l’artiste française que j’aime le plus. Grâce à mon père, j’ai écouté Barbara et Aznavour. Quand j’ai grandi, j'ai écouté beaucoup de folk, dont Joan Baez. Puis je suis allée vers Patrick Watson, Sufjan Stevens, Stromae, du rap, etc. Des styles très différents cohabitent dans ce que j’écoute et j’adore ça.

Vous venez d’une famille d’artistes. Souhaitiez-vous, vous aussi, devenir artiste ?

S C’est une blague récurrente dans ma famille : « avec des parents artistes, tu n’allais pas devenir dentiste ! » (Rires) Il y a dans les familles d’artistes une forme de joie. Je voyais chez mes parents l’euphorie de pouvoir faire ce qu’ils aimaient : mon père sur scène, ma mère dans son atelier. Avoir ça dans sa vie, c’est une énorme chance. On sent qu’il y a quelque chose qui vibre à l’intérieur. J’avais du mal à imaginer une autre réalité pour moi. J’ai essayé, pour faire plaisir à ma mère qui me déconseillait d’embrasser une carrière artistique, d’aller vers d’autres horizons. Ça occupait mon temps, mais je n’étais pas heureuse, ça ne me nourrissait pas du tout. Avec la chanson, cette sensation d’être au bon endroit, même si c’est parfois compliqué, je l’ai ressentie assez tôt, oui.

Vous avez étudié le théâtre. Est-ce que ça vous a aidée pour chanter ?

S Oui, le côté théâtral ne m’a jamais quittée, dans la manière d’interpréter mes chansons mais aussi de les écrire. Avec certains morceaux, comme « Narcisse », j’ai vraiment l’impression de revenir à l’école de théâtre : mon jeu sur scène m’y ramène. Mais ces trois ans d’études n’ont pas eu raison de ma grande timidité : 5 minutes avant de me produire en public, je suis terrifiée et j’ai envie de faire demi-tour ! Et c’est par le théâtre que je suis arrivée à la chanson : à cause de la COVID, je me suis retrouvée sans travail du jour au lendemain. J’ai alors commencé à écrire des textes, pour me lancer un défi. J’ai posté sur les réseaux : on m’a repérée, on m’a proposé de sortir de ma chambre, tout simplement. Maintenant, sur scène, je suis moi, Solann. On écoute mes histoires, mes mots. Je ne joue pas un personnage, je ne lis pas le texte d’un autre.

Votre chanson « Rome » vous a propulsée sur le devant de la scène, avec des réactions très fortes, parfois violentes. Comment l’avez-vous vécu ?

S Quand « Rome » est sortie, la chanson a circulé très vite. Je me souviens de la quantité de messages : certains très gentils, mais aussi des messages incroyablement violents et agressifs. Pendant une semaine, je n’étais pas très bien. Je ne me disais pas que je voulais arrêter, mais je me demandais s'il était encore possible de faire machine arrière, de sortir la chanson plus tard. Maintenant, ça va. J’ai énormément de retours positifs, de gens qui se projettent, qui projettent des choses sur moi. Je le vois comme une responsabilité.

Votre univers est rempli de références aux mythes et aux contes et vous vous décrivez parfois comme une « sorcière réconfortante ». Pourquoi ?

S J’ai grandi avec les contes et les mythes. Pour moi, c’était la façon la plus universelle de raconter ce que j’avais à dire. C’est du symbolisme : ça parle à tout le monde, ça résonne différemment en chacun. Quant à la formule « sorcière réconfortante », c’était au tout début. Avec mon équipe, on cherchait deux mots pour présenter le projet : il y avait ce côté onirique, étrange, mais aussi ce côté réconfortant parce que je faisais des chansons toutes douces, au ukulélé. Et puis la figure de la sorcière m’a toujours fascinée : très puissante, très rassurante aussi. On les voit seules, effrayantes, imparfaites. Mais il y a de la beauté et de la force dans l’imperfection, de la puissance dans la différence. Ado, j’ai compris toute la portée politique du mot sorcière : le pouvoir des femmes, que ce soit dans leur parole ou leur force intérieure, est quelque chose de féministe.

Avez-vous besoin d’être dans un état ou un lieu particulier pour écrire et composer ?

S Oui, c’est un problème : je suis une princesse de l’écriture. Je ne peux pas écrire quand je cours dans tous les sens ou quand je suis stressée. J’ai besoin de me dire : « J’ai une semaine devant moi pour ne penser à rien d’autre. » Là j’y vais à fond, j’écris vite, beaucoup. Mais écrire dans le tour bus, dans le métro ou dans le train, je n’y arrive pas du tout ! Parfois je note bien sûr des idées dans mon téléphone ou sur un carnet, mais c’est dans les moments de calme que tout prend forme. Les sessions de studio avec Valentin Marceau, mon producteur musical, c’est ce que je préfère dans mon métier.

De nombreuses femmes occupent aujourd’hui la scène française. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

S C’est super, on a besoin de figures de proue, de se reconnaître dans quelqu’un dont la parole est à la fois vindicative et pleine d’espoir, comme Zaho de Sagazan par exemple. Voir qu’on est nombreuses à revendiquer des choses, à être en colère, à parler sans honte, à libérer la parole, c’est assez rassurant. Étant moi-même très pessimiste, je trouve que ça fait du bien !

Est-ce que la peur des haters ou des masculinistes vous freine parfois ?

S Pas du tout. Ça ne m’empêche pas de dire ce que j’ai à dire. Je sais que ça va arriver, c’est tout. Là, par exemple, avec Yoa, on a fait un morceau [« Thelma et Louise », ndlr] qu’elle présente sur les réseaux comme une chanson misandre. On savait qu’on allait se prendre des remarques. Mais ça nous fait rire. Au fond, ça nous porte : ils donnent du temps et de l’énergie à nos chansons, c’est du carburant !

Vous souvenez-vous du jour où vous avez adhéré à la Sacem ?

S Oui très bien, je savais ce que ça représentait, j’en étais très heureuse. C’était une période où tout commençait, où tout allait très vite. D’ailleurs, en sortant du rendez-vous à la Sacem, mon tourneur m’a dit : « Pour info, tu vas faire l’Olympia. » Mes premières scènes, l’album, tout s’enchaînait, je me suis retrouvée dans un tourbillon. La Sacem m’a accompagnée dès le début, par une aide financière et par une façon d’être mise en avant que je trouve généreuse. Moi qui doute tout le temps, je me suis dit : « OK, il y a des gens sérieux qui aiment ce que je fais, qui me soutiennent. »

Vous êtes désormais Grand Prix Sacem 2025 de la révélation. Que représente pour vous cette distinction ?

S Elle vient récompenser un travail d’équipe, car ma musique, je ne l’ai pas faite toute seule. Et ça a été un gros travail pour moi d’apprendre à travailler avec d’autres gens. Ce prix Sacem est la reconnaissance de ce travail collectif, de cet alliage de toutes ces capacités, expertises et idées.

Publié le 20 novembre 2025